L’évier, Sandrine Leturcq

Diptyque de courts-métrages (13’56, 2017)
Un film écrit et réalisé par Sandrine Leturcq
Deux scénarii pour un même plan fixe
Tournage < 2 heures.

Mains : Evelyne Coudert, Elisabeth de Temmerman, Charlotte Gaillet.
Voix hors champ : Evelyne Coudert, Gérard Coudert, Philippe Coudert, Julien Crosnier, Charlotte Gaillet, Elisabeth de Temmerman, avec la participation d’Antone & de Léonne.

Deux concepts se sont greffés pour initier ce diptyque de courts-métrages.

L’idée de départ est simple : utiliser le minimum pour suggérer le maximum. C’est la raison pour laquelle j’utilise :

Comme seul décor : un évier et sa vaisselle sale.
Comme seuls personnages : des mains et des voix hors champ.

De fait, le spectateur doit deviner ce qui se joue hors champ, cette courte incursion dans la vie quotidienne des gens.

Le plan fixe permet aussi de se focaliser sur les informations visuelles et auditives divulguées, et non sur le jeu des acteurs, leur apparence, l’expression de leur visage, le décor, si ce n’est à travers les dialogues.

Le choix de l’évier n’est pas anodin. Il est ici l’indice du nombre de personnes au foyer, voire de leur niveau social.

De même, l’activité quotidienne de faire la vaisselle, de l’essuyer ou non et de nettoyer l’évier, est elle-même extrêmement révélatrice de la personnalité de celui ou de celle qui la fait.

Les mains enfin constituent un blason fort d’un personnage : elles signalent en général son sexe, voire son hygiène de vie, sa catégorie professionnelle, mais surtout son âge. Contrairement à un visage qui peut paraître plus jeune, elles ne mentent pas.

La seconde idée est d’user d’un procédé connu, qui est de réutiliser les images en leur faisant raconter une histoire différente : deux scénarii différents sont donc proposés avec les mêmes images, mais pourquoi pas d’autres…

Scénario 1 :

Cette mise en scène va permettre de valoriser un drame familial, sans tomber dans le mélo.
Si les trois personnages qui se succèdent à l’évier sont exclusivement féminins, ce n’est pas tant pour rappeler que cette tâche ménagère fut longtemps dévolue aux femmes, ce qui n’est plus vrai actuellement, que pour évoquer la ligne directe transgénérationnelle de ces trois mères, sur qui repose un sentiment de responsabilité lié à l’enfantement auquel s’ajoute dans ce drame un lourd sentiment de culpabilité. Les hommes, ici, souffrent de leur impuissance à déjouer la loi implacable de la progression d’une maladie, qui les amènent finalement à en être les victimes collatérales, et seul leur amour peut les aider à le supporter.

Cette tâche ménagère est d’ailleurs ici moins une corvée qu’un prétexte pour cacher ses sentiments, pour ne pas s’exposer aux regards d’autrui, voire de fuir la discussion en cours.
Le plan fixe sur lequel est axé le court-métrage (l’évier) évoque ce même drame, ce même roc inéluctable auquel se heurte la vie de trois personnages, qui, chacun, l’apprennent à un stade différent de leur vie, et, par là, réagissent diversement, la première pensant plus à ses enfants et ses petits-enfants à qui elle laisse ce fardeau qu’à elle-même, la seconde refusant, niant la maladie, la dernière choisissant de vivre pleinement avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête, mais comme tout un chacun. Le personnage principal, Nathalie, apparaît dans les trois séquences, mais ses mains ne sont visibles que dans la dernière, celle où elle a fait justement son choix, le plus difficile, que sa grand-mère et sa mère n’ont pas eu à faire, celui de décider d’avoir un enfant en connaissance de cause. Or, ce que ne comprennent pas les membres de sa famille, c’est que son choix ne porte ni sur son intérêt propre, le désir de maternité, ni sur l’insouciance d’avoir un enfant qui lui-même sera porteur ou non du gêne, et le saura suffisamment tôt pour éventuellement faire des reproches à sa mère, ou du moins vivre dans cette angoisse. Son choix porte sur le désir de vivre pleinement, advienne que pourra, la mort étant toujours la conclusion de cette vie à plus ou moins long terme, que l’on meure de cette maladie ou d’une autre cause.

Scénario 2 :

Même plan fixe, même mains, mais en fond sonore, c’est une toute autre histoire. Ce sont toujours les mêmes mains, le même processus, avec à la fin le petit pot.

Ce n’est plus un drame familial, mais une comédie loufoque, sur l’absence de partage des tâches ménagères, avec la cuisine en métaphore filée dans les dialogues.

Marceline fait la vaisselle, tandis que son mari est interrogé par deux policiers. Il leur raconte toute la vérité sur l’affaire : alors qu’il rentrait tard d’une soirée bières foot avec des copains, il a découvert que sa femme avait oublié de faire la vaisselle. Furieux, il a profité qu’elle soit profondément endormie pour l’enfermer dans le congélateur. Une coupure de courant est intervenue la veille, quelques jours après les faits… En sortant, Marie n’a mis que quelques heures pour décongeler entièrement. Elle a repris ses esprits en mangeant quelques cornets d’amour, pour éviter tout choc thermique. Le midi, elle a préparé le repas pour sa petite-fille Léa qui venait leur rendre visite ce jour-là. C’est Léa, à qui elle a tout raconté, qui a eu le culot de contacter la police après le dessert. Les policiers demandent à Marceline, si elle a bien terminé sa vaisselle, de bien vouloir les rejoindre à table pour être interrogée à son tour.

Après une enquête minutieuse durant laquelle Marcel a été entendu, il s’est avéré qu’il n’avait pas menti et que son épouse avait bien oublié de faire la vaisselle ce fameux soir. Marceline, actuellement incarcérée, a demandé pardon à genoux en public à son mari. Par ailleurs, toute sa famille a présenté ses excuses à Marcel pour le comportement de Marceline. Toute, sauf Léa.

Léa fait la vaisselle. A ses parents qui s’étonnent de la voir faire la vaisselle alors qu’ils viennent d’offrir un lave-vaisselle au grand-père, elle leur apprend qu’il est déjà en train de tourner. Son père s’étonne alors de ne pas avoir vu Marcel. Brigitte s’écrie qu’il y a pourtant de la boue dans le couloir, c’est qu’il a dû rentrer de sa promenade matinale. Philippe remarque que les traces de boue vont jusqu’au lave-vaisselle, mais n’en repartent pas. Léa les informe placidement qu’il doit être propre maintenant… La vengeance est un plat qui se mange froid…